Découvertes


Kret est un jeune homme de la banlieue sud-toulousaine. Enfant de ces villes-dortoirs périphériques, où les occupations se font rares quand on ne dort pas… Un de ceux qui aspirent à plus et qui ont soif de grand air. Il rencontre assez jeune sa première bombe de peinture. La découverte de cet objet marquera le début d’une longue relation. Au rythme d’une fréquentation soutenue, celle-ci ira jusqu’à faire naitre entre eux une certaine familiarité, jusqu’à la métamorphose réciproque. Au départ, c’est le dessin qui anime l’essentiel de sa pratique. Des journées entières à sketcher pendant les cours, à déformer des lettres, à s’acharner sur des courbes. Ou comment transformer huit heures d’ennui en une formation artistique passionnante ! Une académie des arts secrets ouvre alors un bureau, chaque jour, au fond d’une salle de classe de lycée. La frénésie du tag arrive rapidement ; cette calligraphie urbaine et spontanée collait parfaitement à sa gouaille adolescente. Son frère lui fait découvrir les tribulations nocturnes, l’illicite, les recoins de la ville,  lui ouvrant ainsi les portes d’un nouvel univers. Ses amis ne tardent pas à les accompagner, emportés par le sillon de leur énergie créative.
Ensemble, ils expérimentent alors la diversité des possibles qu’offre le monde du graffiti lorsqu’on s’en empare pleinement. Entre performance et peinture brute, sport urbain et recherche esthétique complexe… le graffiti n’est au fond que ce que l’on en fait.  « Même à cet âge-là, et après avoir découvert le graff, on se retrouvait encore à galérer dans un terrain de basket ou sous un abribus transformé en QG. ». Pas besoin d’être à New-York pour qu’un writer’s bench improvisé devienne le centre battant d’une contre-culture urbaine. Kret semble inspiré par un rapport sensible à la matière et par une curiosité plus technique à comprendre les rouages de ses outils usuels. Ce que les designers industriels ont pu appeler « objets fermés » — quand  les mécanismes étaient volontairement cachés à des fins de production en masse et de concurrence sur le marché — terminent dans l’atelier de Kret éventrés et bien ouverts. Certains se contentent peut-être de consommer le monde comme un ensemble artificiel de données : objets, relations, dispositifs en tout genre. D’autres tentent d’en comprendre ses mécanismes propres et permettent ainsi de rompre avec l’opacité neutralisante du réel préfabriqué. Première étape pour se le réapproprier




La Part d’Ombre


Par ses opérations de chirurgie, le travail de Kret exhibe impudiquement l’intérieur de l’espace physique d’un secret : la bombe de peinture. Mais au travers de la monstration des Outils, il met en lumière un espace idéel et temporel, celui de la part d’ombre du graffiti, celle qu’on ne voit pas si l’on ne pratique pas. Exposer ces instruments est aussi une manière de focaliser l’attention sur un instant du processus de production des graffeurs. Ainsi, ces objets oubliés comme s’ils étaient de ces ouvriers (toujours dans l’ombre mais sans qui rien n’aurait été possible) font effraction sur scène et rappellent leur cruciale existence. Déplaçant l’impensé au centre de notre attention, les pots de peinture ou les cannettes passent de medium à sujet, et le cycle de monstration se désaxe, adoptant ainsi une nouvelle perspective. Objets totémiques éventrés. Ils sont les métonymies scalpées de leur royaume clandestin. Chacun de ces objets porte en lui une histoire, imprégné par les aventures que les artistes ont vécues à travers lui, avec lui. Kret récupère aujourd’hui les pots et les bombes d’autres graffeurs, faisant ainsi participer une partie du milieu à ses productions métalliques. Ses assemblages sont colorés par les choix des teintes que les artistes ont produites ou récupérées, par toutes les atmosphères des lieux où ils ont trainé leur matos, par le travail du temps, de l’oxydation, de la rouille, des couches successives de passage des rouleaux sur la surface élastique du contenu, par la rigueur des gestes des peintres, par des mélanges consécutifs et aléatoires de couleurs, par des agglomérats de peinture séchée, des craquelures de peinture trop vieille.
Des cratères, des reliefs, des aplats, des vernis. Chacun de ces morceaux arrachés à son support est le témoignage de la particularité de leurs moments de peinture. Ils contiennent, encore exposée, toute l’intensité avec laquelle les graffeurs travaillent les murs de leur ville. Grâce à la rupture qu’il opère dans le processus de production classique, Kret redonne une chance aux rebuts, en tout cas à ce qui aurait pu en avenir s’il n’était pas intervenu. Assemblées dans un concert aux apparences hasardeuses, ces sculptures prennent le parti d’un cubisme enfantin et décomplexé. Omettre le processus relève des prestidigitations habituelles des faiseurs de rêves. Piètre héritage d’un créationnisme artistique, ils sont les résidus agissants de notre inconfort à vivre depuis la mort de Dieu. Mais Kret participe à nous révéler les astuces de ce tour de magie déjà trop connu. Tant dans la production d’un objet industriel-standardisé que dans la conception d’une œuvre d’artistes : le public n’a droit qu’à la représentation finale, artificielle, mise en rayon sous vide. On s’arrête alors aux apparences. Les inventions deviennent l’œuvre de génies-inventeurs, seuls êtres prétendument capables d’oeuvrer à la transformation du monde. Et les autres ne touchent plus à rien, manquent incontestable de talent ou de l’expertise adaptée. Si vous n’avez pas été touchés par la grâce divine, veuillez prendre vos distances et applaudir au bon moment.


« There’s no such thing as artists »


Ici en revanche, le protocole n’est pas secret. Les clous qui créent l’assemblage sont encore visibles, les bords coupés à la main se superposent sans jamais fusionner. La pièce est restée brute et on y entendrait presque encore le bruit de la lame coupant le métal. De plus, l’absorption du hors-champs du graff à l’intérieur du cadre nous donne la possibilité d’observer des phases, des moments du processus de production, et ainsi de désacraliser la fiction. De cette manière, Kret nous propose un déplacement du profane vers une proposition plus accessible. Une esthétique de tous les jours. C’est aussi ce que fait le graffiti en colorant la rue plutôt que l’intérieur d’un white cube climatisé.
Le graffiti participe à rompre avec la normalité écrasante d’une ville austère, il incite à faire apparaitre des situations, des lieux, des moments de vie plus passionnants mais au sein de la vie-même et non détaché dans un espace sans surprise.  Au travers de son travail en atelier et du lien toujours intense qu’il entretient avec la rue, Kret nous propose la possibilité de nous émerveiller des petites choses, d'apprécier à nouveau les lieux communs. Sa compassion pour les absents traditionnels de la scène, donne au regardant l’occasion d’une contemplation inhabituelle, méticuleuse, quasi-scientifique. Un genre d’invitation à réinvestir une curiosité perdue... et à s’en inspirer pour ré-enchanter l’ordinaire.




« Pendant longtemps, j’ai accumulé des « déchets » : un tas de bombes vides, de pots vides qui se sont entassés avec l’idée que tous ces objets renfermaient un pouvoir que je n’avais pas encore découvert. »



Kret Artiste-plasticien

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